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Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

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C'était des nuages suite...

           C'était des nuages pour commencer...

C’était des nuages pour commencer…

Elle mate ses paumes taggées de peinture rouge en se disant que vraiment l’année dernière c’était pas une année ordinaire…

Rouge… c’est ce qui lui reste de sa vie d’avant… avant c’est-à-dire l’année dernière parc’que c’est pas la peine de remonter plus loin… Sa vie elle a vraiment commencé avec ce mois du printemps de 1968 qu’elle peindra pas autrement qu’en voleuses traînes de soie d’écarlate et de sang clair tout du long des bandes de papier de boucherie étalé sur le plancher craqué et reciré de la salle d’études autour des troupeaux de pupitres et des bancs… Tout autour de la salle d’étude y’en a des kilomètres de papier de boucherie et si quelqu’un entrait sûr qu’on l’embarquerait rapide direction l’infirmerie et ça serait joli…

Tom le vieil ours râpé qui monte la garde avec ses yeux de verre à la porte mateuse il voit même la nuit la coupe de lait de la lune se poser pas bruyante entre les lattes écartelées… Il donnera l’alerte on peut lui faire confiance…

Maintenant il lui reste juste un morceau de papier un lambeau qui a la forme d’une aile d’ange et c’est la place qu’il faut pour les nuages… y’a pas besoin de beaucoup d’espace qu’ils s’envolent se tirent s’espacent… Ce soir elles sont toutes parties rejoindre leurs p’tits patelins où le mois de mai de 1968 n’a jamais existé alors elle enfonce le pinceau aux poils écarquillés dans le violet de cobalt et elle commence…Partir… retourner là-bas… hier… à toute vitesse !…

Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !… L’odeur… l’odeur… ça l’a éloignée des gens pour qui sentir… toucher… plonger dedans les marmites aux goûts venus d’ailleurs formidables c’était…

Interdit ! Hi hi… les gens semblables aux filles ici dans le pensionnat qui aiment pas les odeurs de cuisine d’Afrique et de partout… Les odeurs elles remontent les escaliers des cités d’la banlieue d’où elle est venue… poisson grillé… riz indien… safran et cumin… les odeurs bonnes à se lécher les babines…

En bas de chez elle là où elle créchait avant de prendre le train les menottes aux poignets Clic-clac !… y a une boucherie musulmane où elles vont ses copines arabes acheter la tête de mouton rôtie et d’autres morceaux pas trop cher… Elle les suit et elle regarde les papiers ocre blanc accrochés au croc qui pendent perforés dans l’été de l’année 1969… des papiers ocre blanc sale avant le sang…

Y’avait qu’à demander… on lui en donnait plein les bras gentil… c’était rien que ces papiers-là qu’elle voulait… des papiers pauvres qui avaient pas l’allure et qui étaient au milieu de l’histoire et des odeurs des gens…

On lui en donnait plein les bras à l’intérieur de la boucherie musulmane quand elle disait que c’était pour peindre des nuages…

L’année 1969… ça fait un an qu’elle est ici à Notre-Dame stalag… un an qu’elle parle de rien comme si elle avait tout oublié… Se souvenir de la fête c’est…

Interdit !… Interdit !…

C’est ça qu’ils veulent… effacer l’histoire dans leur tête… l’histoire de ces moments-là et les tourbillons d’idées qui mettaient en chantier l’énergie populaire… et leur adolescence qui plongeait dedans… Vlouf !… vlouf !… Effacer les traces de la fête au creux du corps éclaté de l’enfance qui les a fait grandir d’un coup… Effacer l’odeur des gens… l’odeur de la sueur des gens et de leur désir jailli au mitant de la rue… Désarmer la rue et lui confisquer sa force sauvage… sa vitale présence et toute son imagination…

Les chevaux qui courent poursuivis par les rabatteurs vers les abattoirs ils ne devinent rien de leur vie perdue comme elle ici… Un an à peine… Clic-clac !… Ils se croient libres dans l’herbe du temps toujours et l’océan émeraude entre les pieds…

Elle maintenant… accroupie par terre au fond de la salle d’études du pensionnat stalag Notre-Dame des Anges… avec Tom l’ours peluche râpé qui monte la garde… Comment elles pourraient se douter les sœurs gardiennes que le papier de boucherie dans la cuisine… toutes les feuilles qu’elle leur fauche pour mettre en route la cérémonie… même si elle est seule… même si les autres dehors ne l’ont pas attendue pour barbouiller de rouge la rue… la rue d’où tout vient… la rue où tout retourne…

Ho Ho Ho Ho Chi Min !… Che Che Che Guevarra !…

Elle… c’était des nuages qu’elle peignait pour commencer…

Des nuages en lavis d’encre bleue que l’eau qu’elle faisait couler sur le papier rendait à leur errance…

A suivre...

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