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Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

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Sous la peau des citrons

Sous la peau des citrons

 

Sadek est mort…

Il fait à peine jour sur les hauteurs de la ville et les hirondelles qui sont les yeux fardés de khol de la nuit se tirent en poussant de petits cris…

Sadek est mort… Oui je sais… je ne vous apprends rien… Ça doit faire longtemps que vous étiez tous au courant… on appelle ça le téléphone arabe et ça marche encore bien mieux ici dans la communauté des gens de l’exil que là-bas…

Sadek est mort… il y a trois ou quatre ans déjà… personne d’entre-vous ne me l’a dit et pourtant nous avons été très proches quand la mort de vos amis écrivains journalistes metteurs en scène d’Algérie… quand la mort des gens simplement était servie comme un p’tit noir à la table de votre bistrot le matin en ouvrant le journal…

Sadek est mort… c’est vrai… cela fait trois ou quatre ans justement que vous ne me regardez plus quand vous me croisez dans un de ces lieux où on partage encore quelques “ nouvelles d’Algérie ”… dans un de ces Salons littéraires où vos bouquins continuent à resplendir de la tumultueuse lumière du Sud sur leur peau de citrons sauvagement attachés à l’arbre aux feuilles d’eau qui les retient et où les miens n’ont jamais été qu’en clair-obscur cette ombre portée du Nord où je me planque pour mieux vous regarder…

Sadek est… c’est vrai… il y a un moment que nous ne nous parlons pas et que la porte de vos maisons… vos petites maisons aux terrasses chaulées blanc tout en haut de la ville avec le citronnier dans le jardin derrière un peu au-dessus et criblé de clins d’oeil soleil ne s’ouvrent plus quand je passe par chez vous… les maisons où j’ai partagé avec vous vos histoires et vos repas toujours généreux et servis pour ceux qui viennent d’ailleurs…

Sadek… c’est vrai… bien peu parmi vous ont su l’étrangeté des choses qui nous ont reliés et déliés si vite et personne dans la petite communauté des créateurs de l’exil n’a deviné que c’est lui qui m’a donné en quelques mois fulgurants ce désir d’Algérie et d’écriture qui sont brodés sous ma peau comme deux écorchures d’enfance et de feu qu’on ne peut retirer de moi…

 Sadek est mort… Au cœur du jardin fou d’herbes pas toutes cramées par le frangin soleil… le jardin de la terrasse au-dessus de la mer qui tire un trait turquoise sur le bleu du ciel y’a deux jours j’ai cueilli les citrons du petit citronnier et j’ai mordu dedans… C’est en me relevant que j’ai vu le chat blanc qui me regardait pour la première fois assis en haut du muret de terre rouge…

Sadek est mort… Quand j’ai poussé la porte du bistrot cet après-midi la chaleur plantait des clous dans les façades blanches de la cité où crèchent les Maghrébins qui ont débarqué ici y’a trente ans sans armes et sans bagages après avoir pas mal marché sur leurs talons tatoués rouge sang… Oui je sais… vous connaissez l’histoire par cœur sur le bout de vos lèvres sèches… Les gamins à l’entrée planqués sous la capuche black du sweet ont pas levé la tête et leurs MP3 m’ont musiqué comme si c’était les leurs mes oreilles… Ça réveille les morts il paraît…

Les jeunes pour eux je suis majnouna de venir là et moi je songe que Neïla doit avoir leur âge maintenant et voilà… Quand Sadek a sorti la photo de son portefeuille et qu’il m’a dit : “ … c’est Neïla… elle a cinq ans… elle est belle hein ?… ” j’ai eu l’impression trop forte que l’Algérie tout entière m’entrait sous la peau et que son jus de citron jaune acide et frais allait me mettre au parfum d’un paysage qui éclatait d’enfants solaires… Alger… ses rues pailletées de mômes incandescents… sa jeunesse… la tienne… la nôtre encore quand nous nous sommes rencontrés… Quel âge nous avions ?

Alger… juste après l’Indépendance des centaines des milliers de gamins comme Sadek… des volées de gamins pauvres la peau enivrée de soleil avide et brutal… jeunes fruits à peine mûrs d’un Sud qui couraient rejoindre les plages et se jeter pêle-mêle dans l’eau et ses tourbillons de sable salé brûlant les lèvres… des milliers de gamins qui croyaient qu’avec la liberté conquise tout était possible… Que s’est-il passé ensuite ?… Mais déjà leurs pères étaient debout rivés enchaînés du regard à la longue file des immigrés du travail… l’un derrière l’autre… un tampon au creux de la paume… tu emportes juste un baluchon et quelques affaires ça suffit… tu reviendras bientôt… Qu’est-ce qu’il y’a de l’autre côté de l’eau aux tourbillons de sable salé brûlant les lèvres ?…

Sadek est mort… Dans les banlieues de mon enfance les ouvriers algériens semblaient avoir traversé le temps mais ils avaient l’âge de nos vieux à peine… Je ne savais pas quand je les regardais en douce qu’ils portaient un paysage perdu sous la peau… Un paysage de sable crissant de sauterelles de terrasses sèches de ruelles grignotées par les dents du soleil fou et de mer aux lèvres épicées qu’ils ne reverraient pas…

Il me reste deux ou trois citrons très mûrs au fond du vieux sac en tissu écru tissé de dessins kabyles orange où je trimballe le mandole que Sadek n’est jamais revenu chercher… Y’a pas longtemps que je l’emporte à nouveau avec moi partout… Le mandole de Sadek sur lequel il chantait les textes d’El Anka quand il venait chez moi et c’est dans ce sixième étage d’une cité de banlieue que les mots des poètes et des chanteurs de la langue arabe ont rempli mes oreilles… Et c’était déjà pareil qu’aujourd’hui la langue des jeunes rappeurs qui sont les mômes nés de cette histoire métisse… la leur… la nôtre… La langue des rues d’Alger… de Damas… de Bagdad… de Gaza… de Paris… de Marseille… la leur… la nôtre… La langue planquée sous la peau des citrons qui aujourd’hui nous brûle les lèvres…

Sadek est mort… mais ses mots volent encore toujours sur les hauteurs de la ville comme les hirondelles tatouées de khol au-dessus de son paysage désenchanté… son Algérie princesse nocturne d’un rêve sang qui hante sans fin le sommeil des enfants solaires…

A suivre...

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