Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
La belle étrangère

Ecoute… écoute…
“ Lacépède ”… elle vient de s’installer à sa place à l’intérieur du 154 l’autobus des brousses qui cahote terrible sur la route trouée perforée jamais réparée pour de bon sa place celle qu’elle préfère au fond la meilleure où ils s’assoient tous en rond et d’où on voit les autres gens à l’intérieur de l’animal… A chaque fois qu’elle monte là en face des ateliers des Studios Eclair elle songe à ce bonhomme pas ordinaire qu’a quand même été le pote de Buffon celui du Muséum et c’est lui mine de rien qu’a gribouillé pour finir les bouquins énormes sur les animaux qui ont sûr la même allure que ceux à la couverture carton sculptée on dirait un coffre fort vert ou rouge qu’y avait dans la bibliothèque de son grand-père… Mais en plus d’être quelqu’un qui jouait de la plume et de l’encrier cristal petit puits d’encre noir y a deux raison pour qu’elle le kiffe bien ce type-là…
“ Lacépède ”… Il a été un peu un révolutionnaire à l’époque où ça pouvait causer des soucis… ça c’est lui qui lui avait raconté il trouvait qu’on devait s’occuper de l’histoire d’la banlieue vu qu’ici c’est pas moins pas plus qu’ailleurs un endroit formidable d’aventures et de gens pas si ordinaires et qu’à chacun des lieux où il passe le 154… tatatatatam !… y a des choses magiques… Surtout qu’il crèchait au creux d’un d’ces chemins d’Epinay qu’elle préfère comme celui de La course des lièvres… y’a aussi le Chemin des Fortes Terres qu’est à deux pas de chat de leur cité et même l’Impasse du Noyer Bossu… Ouais “ Lacépède ” il créchait dans le grand chemin de Neulimon qu’existe plus… Tout ça c’est pour dire que les arbres qui plongent profond profond leurs pattes dans la terre d’en dessous le bitume gris-bleu où probable que le p’tit ruisseau souterrain qu’a fait y’a longtemps d’leur territoire un marécage d’eaux douces les vieux ils l’appellent le rû d’Enghein… eh bien c’est à lui qu’on les doit…
La banlieue de par ici ou d’ailleurs… la zone qu’est le paysage de millions de p’tits bourlingueurs comme eux qui n’se contentent pas d’être arrivés là un jour parc’que leurs vieux qu’étaient des ouvriers avaient pas où loger dans le courant des années 50… ils y sont attachés vu qu’c’est là qu’ils ont couru p’tits mômes dans ses prairies et ses sentes aux lapins et aux mésanges et qu’c’est elle qui leur a donné des endroits pour se souvenir des endroits d’âme et de tendresse pas possible et qu’alors elle était pas couverte éventrée saccagée d’entrepôts ruinés de montagnes de bagnoles écrabouillées de géants dépôts d’ordures ou de trous d’eaux pleines de boues noires qui puent… Leur banlieue à eux leur Babylone engloutie avec les ruisseaux souterrains leur belle étrangère c’est une fille métisse extra à craquer et quand ils en causent tous les deux ils la voient et ils entendent son rire fou et sauvage qu’ils sont les seuls à connaître…

A la place qu’elle préfère au fond du bus le 154 elle sort de sa poche le carnet qu’il lui a donné comme une surprise y’a pas longtemps avec l’air d’un gamin ravi un p’tit carnet de papier grossier grand comme la main où les pages cornées sont bourrées de dessins qu’il fait quand il peut le soir après qu’il ait quitté
- C’est pour moi ?… elle a demandé en regardant les premières pages avec la surprise et une grimace joyeuse qu’elle fait quand elle est émerveillée…
- Oui c’est pour toi… y’a des pages où tu peux mettre des poèmes si t’as envie… un carnet d’notre banlieue à nous deux quoi !…
Dessus dans des allures primitives qu’elle a découvertes fascinée quand elle a maté ses dessins au début qu’ils étaient ensemble elle retrouve les images des récits qu’il lui fait d’son enfance depuis l’temps où ils étaient parqués avec ses vieux et la famille des cinq gamins dans une chambre d’hôtel fallait attendre qu’les immeubles du quartier de La Source où ils ont emménagé avec des tas d’autres familles venues de partout aient séché au soleil et alors pour eux et pour tous les autres p’tits la cité c’était le bonheur !
Un bonheur qu’y n’peuvent pas imaginer les autres quand t’as été tassé comme une famille d’tortue du zoo dans une piaule minuscule et ça ils l’ont bien connu il avait six piges mais il se souvient… fallait pas moufter pas rire pas crier pas rien du tout… sinon ils étaient virés à la rue et ces hôtels-là y en avait plein dans la zone où les ouvriers passaient toute leur paie… Bon c’était comme ça quoi… Facile qu’elle le croit ses vieux à elle aussi ils ont largué leur chambre de bonne septième tout à l’étoile elle avait deux piges…ils le chauffaient avec un p’tit poêle à pétrole leur trou d’souris quand c’est ric-rac ça chauffe vite pratique… Et l’été y z’ouvraient la porte et tout l’monde avec la grand-mère qui campait dans l’escalier à cause de la fraîcheur là y’avait un peu moins de 35 degrés… à partir de minuit…
Depuis qu’elle prend des notes sur la vie des gens d’la banlieue à l’intérieur de ses carnets à la couverture molesquine black qu’il lui achète pour faire comme les écrivains elle l’a entendu raconter cent fois mille fois c’t’histoire qui est aussi celle de ses vieux et comment ils étaient heureux et fiers de s’installer parmi des quantités d’personnes comme eux des travailleurs des usines des p’tits fonctionnaires à trois sous et les commerçants pas riches du bout d’la rue et des faubourgs dans les tours qui scintillaient argentées sous leurs armures béton et verre au soleil d’la banlieue copine… Pour eux tous qui venaient de la terre entière et surtout des p’tits patelins abandonnés par les ancêtres des paysans pauvres ou des ouvriers des filatures des fonderies des mines et qu’avaient atterri là parmi les frangins ouvriers maçons et des tas d’métiers du bâtiment portugais espagnols les blocks qu’ils allaient regarder monter avec gourmandise Hop ! un étage… Hop ! deux étages… c’était la promesse qu’ils auraient enfin un vrai logement à eux d’où on n’les virerait pas… c’était un rêve !

Là aussi elle pourrait en écrire des pages de poèmes sur sa zone à elle quand il se sont trimballés du côté d’Auber… sa mère lui en parle toujours c’est forcé… de la banlieue rouge et des baraques elle a jamais moufté mais de l’appart si vaste un trois pièces avec de l’eau et tout le reste ça oui !… Eux les mômes vite fait ils ont grandi et ils ont joué aux explorateurs d’un territoire qu’avait pas de fin et ils sont devenus les Idiens Sioux-Apaches des terrains vagues et puis dessus souvent y’avait les cabanes des bidonvilles c’était un endroit de découvertes formidables ! Hop ! Hop !
A Saint-Denis la Campa c’était bourré d’Espagnols chassés par Franco et les Francs-Moisins de Portugais par Salazar … Eux autres les mômes d’Aubervilliers ils fonçaient à la rencontre des Algériens du chemin du halage… Fini d’être rien qu’entre Gaulois… ils inventaient le monde avec ceux qui s’trouvaient là et qu’étaient arrivés de plus loin… Mais Epinay à c’t’époque ? Il l’a dessiné sur les premières pages du p’tit carnet qu’elle tient au creux de sa paume et aussi le masque africain du chauffeur black de l’autobus des brousses celui qui a l’air d’un guerrier paisible avec les dreadlocks et les corries rouges jaunes verts… le centre ville on imagine pas… c’était qu’une prairie coquelicots bleuets chardons et les grosses têtes blanches des marguerites sauvages qui sentent fort l’été virevoltant au vent libellules des taillis et des buissons de mûres violettes à l’automne et des églantines rouges au printemps… Non… c’est vrai elle se dit à l’intérieur du 154 son autobus des brousses… on imagine pas… 