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Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

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Je ne parle pas la langue de mon père suite

                Je ne parle pas la langue de mon père

Après avoir parlé avec Cécile Oumhani de son dernier livre Un jardin à la Marsa, il me semblait déjà évident que la perception et les ressentis de la langue d’origine sont différents selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Le père s’il parle dans sa langue à ses filles et à ses fils racontera l’histoire, la civilisation de son pays et en communiquera la culture sans doute, l’art peut-être si sa sensibilité l’y autorise. La mère offrira les berceuses, les contes et les légendes, ce qui va plonger dans l’imaginaire et la sensualité de la langue.

Elle dira comment faire les gâteaux aux dattes et au miel et comment mêler le ghassoul au henné pour laver les cheveux, comment peindre les poteries avec les terres de couleur et comment choisir les tissus pour les sarouals, les bijoux et les parfums. La langue des femmes est conteuse, charnelle et familière elle garde la maison, maternelle et amoureuse elle initie le corps, intime et poétique elle permet le va-et-vient entre l’enfance et le moment où il faut apprendre à dire autrement ses émotions.

Le corps du père gardera les secrets de la langue par amour pour sa terre et pour son histoire, par amour et par fidélité à son peuple colonisé, dépossédé, humilié. “ Mais les enfants, ses enfants, nés sur sa terre à lui, de son corps infidèle…

 

Ton père n’a-t-il pas été fidèle à sa langue en ne la transmettant pas ?

 

Leïla Sebbar : C’est ce que je pense. D’une certaine manière il a gardé quelque chose à lui. Probablement, cela devait être une manière de fidélité puisqu’il n’avait pas épousé sa cousine. Ma grand-mère avait dû choisir une cousine pour lui, il était l’aîné des garçons. Il a donc accompli l’infidélité de corps, l’infidélité d’amour. On n’épouse pas sa cousine par amour. Il a trahi la décision des femmes. La stratégie matrimoniale appartient aux femmes dans la tradition patriarcale. Les femmes obéissent à la loi des chefs, des patriarches.

C’est complexe car je crois que vraiment, mon père a aimé la langue française. Il a aimé l’école parce que c’était un enfant brillant qui aimait apprendre. Il a aimé la langue étrangère. C’est quand même une démarche intéressante de la part d’un Algérien d’une famille noble même si elle était pauvre, d’aller vers l’autre. C’est un geste d’hospitalité.

Evidemment, à un moment donné on l’analyse comme de la trahison. Mais à l’époque où mon père est enfant, je ne suis pas sûre qu’on puisse parler de trahison.

La part d’amour est importante. Pour moi elle est primordiale. L’amour de la langue française et de la littérature française. Mon père parlait mieux le français que les Français d’Algérie et connaissait mieux la littérature française que la plupart d’entre eux.

Et son choix d’amour sentimental c’est une Française, et une Française de France. Ça veut dire une Française qui n’est pas directement liée à la colonie. Une Française qui représente la France avec le grand “ F ” mythique et mythologique.

Et en même temps quand on fait silence sur sa propre langue, ça veut dire qu’on fait silence sur une histoire millénaire, sur une civilisation, sur tout ce qui se transmet avec la langue. Ce silence c’est le silence du sacrifice. Il a, d’une certaine manière sacrifié sa mère à sa femme. En même temps le fait qu’il fasse le choix absolu du français, de la France pour ses propres enfants, on peut l’interpréter aussi comme une sagesse. C’était l’idée que nous serions de ce côté et puis voilà tout.

 

         Le fait de garder sa langue pour lui était son acte de résistance. Il était dans deux amours contradictoires, alors que faire ?

         Leïla Sebbar : Oui, c’est cela, et c’est pour cela je crois, que ma mère n’a pas aimé ce livre. Elle a compris beaucoup de choses que j’ai finalement dites. Et beaucoup de choses qu’elle peut avoir prises à la fois contre elle et contre mon père. C’est-à-dire contre leur accord mutuel, amoureux, de nous priver d’une langue.

        “ Aïsha et Fatima, dans la maison de ma mère, ont parlé sa langue. Comme par miracle… la science de l’institutrice modèle, ma mère, s’est transmise, d’abord à Aïsha, la plus vive disait-on, puis à Fatima, un peu lente, je ne me rappelle pas les avoir entendues parler une autre langue, dans la cuisine, les chambres ou la buanderie, elles disaient la bianderie, ma mère donnait les ordres, expliquait, patiente, avant de rejoindre les cinquante garçons de sa classe, ma mère, de la langue arabe, n’a appris que les noms de ses élèves et les prénoms des femmes qui travaillaient dans la maison, avec qui elle travaillait aussi. ”

         Aïsha et Fatima, analphabètes… ” “ Elles n’avaient pas de nom de famille… ” lorsqu’elles travaillaient comme bonnes dans la maison de la mère elles n’appartenaient donc à aucune généalogie répertoriée, comme la plupart des femmes d’Algérie à cette époque. Elles existaient hors d’une origine familiale précise et avec une langue uniquement orale, sur un territoire aux limites floues, comprises entre “ les villages nègres ” et un département français d’outre-mer. Aïsha et Fatima ne possèdent pas plus de nom en propre que l’Algérie à ce moment de son histoire. Ont-elles la moindre notion de la géographie de ce paysage qui est le leur ?

        Ont-elles notion d’être d’une terre, d’un peuple, d’une histoire ? Elles appartiennent à cette terre “ Interdite ” dans leur langue. Cette terre que certains parmi les hommes d’Algérie apprendront à nommer “ Algérie ” de la bouche des instituteurs dans les écoles de la République, à travers la langue française.

        Pour les femmes et pour les hommes, le rapport à une langue du “ dedans ”, l’arabe, et à une langue du “ dehors ”, le français, est très différent.

         Tu parles à un moment de “ la forteresse de la langue française”, ce qui est exact, il était même interdit de parler l’arabe ?

         Leïla Sebbar : Dans la maison de ma mère, l’arabe n’était pas interdit, il n’était pas là. Il était là par effraction. Il était là dans les personnes d’Aïsha et de Fatima qui aidaient ma mère au ménage dans la maison. Mais ma mère ne pouvait pas s’empêcher de leur apprendre le français. Et elles ça leur plaisait d’apprendre le français de la communication domestique. La aussi, elles ne parlent pas l’arabe, ou elles parlent l’arabe de temps en temps pour expliquer une chose un peu compliquée en français. C’est-à-dire que mon père va faire l’intermédiaire entre ma mère et elles. De même qu’il aura toujours fait l’intermédiaire entre ma mère et sa propre mère ainsi que ses sœurs, quand on va à Ténès.

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