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Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

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Sous la peau des citroniers suite

                        Sous la peau des citronniers

Sadek est mort… c’est son ami qui me l’a dit le jour où je suis venue dans le bistrot de la cité avec la capuche black du sweet devant le visage comme d’habitude et comme je fais depuis que je crèche sur les hauteurs de la ville entre les murs de la petite maison et de la terrasse blanche qui ont toujours appartenu au vieux Lakhdar et à sa famille…

Au-dessus des rues étroites de la ville et de son dédale fil de toile d’araignée la terrasse blanche donne sur le jardin de cailloux et les citronniers parfument d’une brume acide l’air brûlant… Le crépuscule fume rouge le mégot du soleil qui recule derrière les murets de terre ocre… C’est l’heure où le vieux Lakhdar pose chaque soir quand ça devient rose avant le noir des boîtes de conserve remplies d’eau sous les pieds des lits en fer… ça nous vient de loin cette affaire-là… 

Les hirondelles qui sont les yeux fardés de khol de la nuit se tirent en poussant de petits cris… Je dors l’été sur le divan de la terrasse qui me sert de lit depuis que j’ai déroulé la couverture de laine rase épaisse et écrue que le vieux Lakhdar m’avait donnée pour me protéger du froid nocturne du désert…

Sadek est mort… c’est pas souvent que je descends en plein soleil direction de la cité où les gamins qui veillent sous la capuche black du sweet me regardent majnouna pousser comme pour un rituel familier la porte du bistrot d’Abdi un grand Nègre qui a sa guitare sur les genoux d’abord… d’habitude c’est la nuit que j’y vais…

Abdi il connaît tout l’monde qui passe par la cité un de ces jours et c’est lui qui m’a dit à cause de mon allure d’ange ahuri que l’ami de Sadek finira par venir du côté de notre ravin béton et son enclos bidons rouillés… C’est probable vu que les gens de l’exil sont des nomades et qu’on les croise forcé entre deux verres de thé quand on n’s’attend pas mon camarade…

Sadek est mort vous savez ? Il faut que je rapporte sans traîner à son ami qui fait partie de la bande des anges qui dérange le mandole de Sadek à l’intérieur du vieux sac aux dessins kabyles orange avec les citrons de la terrasse blanche en vrac…

- Ah ! te voilà majnouna ! il a grogné Abdi et ses doigts bruns de nomade du grand Sud qui errent sur les cordes s’arrêtent juste le temps qu’il me tend la main… je t’avais dit qu’il viendrait…

 

- Sadek est mort tu sais… ? C’est son ami qui me l’a dit en me larguant dedans ses yeux qui sont les hirondelles de la nuit fardées de khol… Il marchait sur un fil… maintenant là où il est il vole… c’est un oiseau… libre pour toujours…

Je l’ai regardé… depuis des années que je fréquente les Algériens de l’exil ils ne savent pas que c’est dans les yeux noirs de khol de Sadek que je les imagine le soir quand j’écris après les avoir écouté me raconter leur histoire… C’est l’amour barbare et fou que nous avons arraché aux plumes des anges qui ne fréquentaient plus depuis longtemps les faubourgs d’Alger-Paris sur Seine qui m’a donné le goût de cette mémoire-là… le goût et puis la souffrance aussi…

- Sadek me parlait souvent de toi tu sais…

Je l’ai regardé… il était le seul à savoir que nous étions des enfants abandonnés au pied des murailles démentes de la cité géante et que nous frottions nos ailes de poètes malhabiles contre ses trottoirs macadam blacks… nos ailes fragiles pour faire jaillir des étincelles de sang clair cric-crac ! On était trois enfant qui avaient peur de grandir et on avait grandi… Dans le bistro d’Abdi on est deux aujourd’hui…

Sadek est mort…

J’ai serré le mandole contre moi dans le vieux sac aux dessins kabyles orange et j’ai songé que Sadek n’aurait jamais plus peur…

 

Dans le sixième étage d’une cité de banlieue il n’y avait pas de meubles mais des tapis et des couvertures que les vieilles djida kabyles apportaient et parfois on partageait les gâteaux aux dates et au miel et le pain de semoule encore chaud pendant que je remplissais pour elles les formulaires de tout et de rien et qu’elles préparaient le thé à la menthe sucré comme j’aimais… La menthe on l’achetait au marché en bas des blocks avec la coriandre et les branches de dattes de l’oasis de Biskra…

Elles chantonnaient en riant un refrain inventé qui est devenu le mien : “ … coriandre, menthe, cardamome… c’est comme ça chez nous ! ”

Sadek quand il venait il me lisait des extraits des livres qu’il aimait et les brouillons des articles qu’il écrivait à la table des bistrots qu’il oubliait en partant… Il me lisait les pages du premier bouquin de Nina Bouraoui et les poèmes d’Anna Grecki et il me chantait El Anka… et l’Algérie tout entière m’entrait sous la peau… son jus de citron jaune acide et frais me mettait au parfum d’un paysage qui éclatait d’enfants solaires… Alger… ses rues pailletées de mômes incandescents… sa jeunesse… la sienne… la nôtre encore quand nous nous sommes rencontrés…

 

Sadek est mort vous savez ?

                              A suivre...

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