Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
Juste sous les étoiles

Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
Le block le vieux là-bas au bout celui qu’est tout contre la gare du RER et l’entrepôt des pièces de bagnoles le grand très gris très long qu’a l’air d’une casemate militaire c’est dedans au sixième qu’il crèche… Juste sous les étoiles… ouais c’est ça… Il s’arrête un chouïa de tirer sur son mégot qui lui a fait depuis l’temps jaunes les doigts mais ça n’fait rien vu qu’ses paluches c’est kif-kif l’écorce des arbres ou pire… L’écorce des arbres… ouais c’est ça…
Il s’arrête et il se marre à cause des étoiles qui sont la seule chose bien qu’on peut reluquer d’ici au sixième d’une des cités d’la banlieue quand la nuit s’étale marée noire avec du bleu en d’sous… ouais… c’est la seule chose bien et ça fait au moins quarante berges qu’il s’en prive pas…
Il s’arrête et il se prend la quinte de toux qu’il a l’habitude… kf… kf… kf… dans son gosier c’est la sarabande et que ça n’l’empêche pas de s’coller la tête par sa fenêtre pour mater le champ de lucioles que personne peut lui prendre quand les saletés d’brouillards et d’vapeurs acides se ramènent pas… mais l’hiver comme maintenant y’en a moins… c’est une chance !
Même il l’ouvre toute grande et il se perche d’un bond que ses soixante berges laissent faire sur le bord vieil équilibriste au bout d’ces années qu’il est… ici y’a pas un greffier du coin qui peut rivaliser et avec ses calots dorés pas plus…
C’est pas une chute qui va lui faire peur à lui qu’a monté à des hauteurs terribles et qui se baladait sur les passerelles ferrailles larges pour poser ton pied à peine au-dessus des cuves du diable avec la poudre neige du talc un peu partout qui t’fait glisser… les cuves où ça bouillonnait la lave d’ambre dans la nuit des fonderies d’l’époque… l’époque qu’était comme un gros pain rond et la mie chaude dedans qu’on s’partageait… ouais c’est ça… un gros pain rond…
Non c’est pas une chute qui va lui faire peur qu’il pense pendant qu’il replie bien ses guiboles qui sont encore sacrément souples pour s’asseoir confortable au milieu de sa barre d’équilibriste que la lune qu’est pleine ce soir lui astique parfait en tirant sur son mégot… la lune elle lui fait de la poudre neige blanche aussi… et c’est pas une chute qui l’dérangerait d’ailleurs…
C’moment-là c’est l’moment délicieux pareil à celui des greffiers quand ils veillent à tout c’qui bouge en faisant semblant qu’ils sont déjà dans l’sommeil… Le soir la cité elle retombe au creux du silence après qu’les grelots de rire des gamins sont retournés dans les coffres de cuir où on garde tout c’qu’y a de précieux…
Le silence c’est pas une chose qu’il a fréquenté durant sa vie d’ouvrier des fonderies ça non !… Les huit totem du feux qu’étaient alignés pareils à des géantes sculptures le long des rails à la coulée grise ils trouaient l’obscur des fumées et du vent brûlant avec ses fleurs carboniques qui sortaient d’la gueule écarlate tout en haut on les entendait gronder leur souffle monstrueux plein d’explosions et de hurlements longtemps avant…
C’que ça battait là-d’dans le cœur du feu avec ses vents… tu parles d’une chaleur qui sortait d’ce brasier dans les 900 degrés et eux autres ils vivaient au milieu comme les chevaliers dragons d’la fournaise ! C’était un monde qu’on n’pouvait pas leur prendre ils croyaient… un monde en direct avec les entrailles de la terre… ils étaient debout toutes ces heures à l’intérieur de l’enfer et de la fonte rouge au creux de sa poche suspendue c’étaient eux les gardiens et personne d’autre !…
Bon allez ça va… il se dit tout haut entre ses dents comme à chaque fois qu’les images de la fonderie lui reviennent et lui incendient le dedans des paumes de ses mains qui sont maint’nant pareilles à l’écorce des arbres rugueuses déchirées… ses mains… l’écorce des arbres… ouiais c’est ça…
La fonderie… il ne sait pas pourquoi ça les tenait à c’point qu’ils vivaient qu’au centre d’elle et qu’ils en étaient fiers comme d’une quête qu’ils menaient chaque jour avec leurs trois mille tonnes de lingots d’acier qui scintillaient au bout d’la nuit et qu’les grues qu’étaient des Cyclopes ravis balançaient d’un coup d’épaule sur les wagons d’chargement…
La fonderie… ses fourneaux alignés sur le ciel noir d’or du soir toujours il n’a connu qu’ça comme paysage… et p’tit il croyait dur comme fer que l’soleil aussi il sortait des fûts forgé de sa carapace écarlate et qu’il y rentrait avant qu’la nuit recouvre tout de sa poussière de cendres et de comètes…
Aujourd’hui quand il y pense il a envie d’rire de tout ça mais y a quelque chose dans l’fond d’sa gorge qui l’empêche et qu’il chasse vite fait en tirant sur son mégot luciole rouge dans la nuit et la toux qui revient brusque… kf… kf… kf… le raccroche à c’moment qu’il aime délicieux comme les jeux des gamins d’la cité les soirs d’été juste avant la nuit…

A suivre...