Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
Les noces rouges de Qana
Notre second Cahier des Diables bleus qui a pour thème "Enfances de banlieue" est en train d'être imprimé à Epinay Sur Seine et vous en aurez ici quelques images éparpillées au gré de ce texte...
Il ne s'agit pas ici du Liban mais ces enfances-là sont aussi celles des contes mystérieuses et si étonnantes. Alors si cela vous dit d'en découvrir un peu plus, venez nous rejoindre au Salon des Revues qui a lieu les 13-14-15 octobre à l'Espace des Blancs-Manteaux dans le Marais à Paris. Tous les diables bleus seront au rendez-vous !
- Je chante pour les noces… les noces rouges des grenades…
- Alors… « … La lune n’était pas encore tombée au fond du puits… La lune nous suivait… au long du chemin de notre exil… »
La vieille moïma qui continuait sous les yeux de Neil à raconter assise au milieu de son bouclier d’argent qui la protégeait sans doute des mauvais coups des djenoun de l’ombre disait des mots qui s’éparpillaient et qu’on avait du mal à rassembler comme les cailloux du chemin au creux de son tablier…
Neil la regardait devenir peu à peu aussi irréelle que l’oiseau qui venait de la lune avec les histoires sur son dos et qui y retournait… Neil la regardait s’envoler légère et bientôt il ne la voyait plus… Hop ! hop ! hop !… 
- Vas mon fils… a dit avec sa voix de bonté le vieux hadj… fais comme je t’ai dit et tu verras… elle a continué mouïma la grand-mère… et c’est ce qu’il a fait car le vieux hadj que tout le monde dans la medina appelait le vieux Moh avait la bonté et la sagesse dans ses mains pareilles à celles des vieux d’ici dans le Sud d’argile blanche et de feu qui ont beaucoup touché la terre…
- Sûr que le riche propriétaire a été le premier averti de cette bizarrerie et il a haussé les épaules vu que par ici il n’y avait jamais eu de ce genre d’arbres et que les arbres sont des êtres à éviter sauf ceux qui font des olives puisqu’ils sont habités par les djenoun et qu’ils ont souvent une âme bien à eux… alors que les hommes eux une âme ils en ont pas tous… elle a ajouté mouïma la grand-mère en hochant la tête…
- D’un jour à l’autre les gens de la medina et le riche propriétaire qui en était le premier averti pouvaient voir l’arbre grandir de quelques centimètres et le jeune garçon le fils du vieux Moh allait le soir prendre de l’eau à la source pour l’arroser et comme le vieux Moh lui avait dit il lui parlait et l’arbre en paraissait tout heureux…
- D’un jour à l’autre le petit arbre était devenu assez vaste et ses branches légères couvertes d’oiseaux assez solides et dressées dans le turquoise indigo du ciel pour que les hommes qui prennent le temps puissent s’abriter dessous… les paysans du grand Sud savent qu’il faut marcher lentement dans le plus vif du jour et ils font les choses avec la terre et pas contre elle… oui… qu’elle a continué mouïma la grand-mère… les hommes d’ici font les choses avec la terre… toujours… parce qu’ils savent…
- Il a pas fallu plus d’un mois au petit arbre pour devenir un fier arbrisseau au tronc déjà large de plus d’une main ouverte et ses branches se sont remplies de fleurs rouge sang et puis de feuilles aussi sombres et fines que celles des orangers mais tout le monde dans la medina attendait la suite… cet arbre-là s’il ne donnait pas de fruits ce qui était sûr le riche propriétaire le ferait arracher…
- Il a pas fallu plus d’un mois au vieux Moh et à son fils pour venir taper à la porte de bois repeinte fraîche en vert de la maison du riche propriétaire pour demander s’il était d’accord de voir d’un bon œil le mariage du jeune garçon avec sa fille qui avait des cheveux rouge pareils à ceux du soleil couchant et que tout le monde aimait dans la medina vu qu’elle se moquait de son rire de lutin des penchants de son père pour la grandeur et pour l’argent…

- Contrairement à ce qu’on croirait… elle a repris mouïma la grand-mère avec un petit sourire entendu… le riche propriétaire se moquait de voir sa fille Nawal qui était une gamine sauvage et rusée comme le fennec roux et gris du désert et qui avait tout juste seize ans faire une mariage qui lui rapporterait encore plus d’or dans son sac… Il avait assez de soucis avec elle qui se montrait depuis qu’elle était gamine complètement différente de ce qui lui convenait à lui pour ne pas vouloir la garder à la maison où déjà sa femme la grosse Samia au corps généreux emballé dans une gandourah rouge grenade ou vert pomme faisait tant de bavardages qu’on ne le prenait pas au sérieux…
- Oualla ça suffit ! il disait en tapant dans ses mains comme pour chasser des mouches en tentant de la faire taire quand elle jacassait en tourbillonnant autour de lui d’une pièce à l’autre de la maison…
- D’accord… il avait répondu au vieux Moh qui s’était habillé pour l’occasion de son burnous blanc aussi blanc que le sel du désert qui avait des reflets argent de lune et des reflets bleutés de neige… d’accord pour le mariage de ton fils et de ma fille mais toi en échange tu me donnes le secret de l’arbre de la source… et je veux aussi que tous ses fruits soient à moi… elle a continué mouïma la grand-mère en serrant un peu plus les cailloux dans ses doigts… les cailloux de Palestine…
- Avec un sourire aussi léger que l’envol d’un troupeau d’hirondelles et que leurs ventres noir-bleu dans le ciel du grand Sud… pfuitt… le vieux Moh a hoché la tête couverte de son keffieh qu’il ne quittait jamais…
- Ah !… le secret de l’arbre… il a dit très bas pour lui tout seul… le secret de l’arbre… tu veux le secret et tu veux les fruits… mais le secret de l’arbre est dans ses fruits… tu sais bien Kaïs…

- L’autre a haussé les épaules et il a offert au vieux Moh et à son fils de boire le thé à la menthe avec la cardamome et les baklava trop bons que faisait la grosse Samia vu qu’il avait pas envie de se mettre mal avec le vieux qui avait des pouvoirs et dont il se méfiait… Au fond il y gagnait… il se débarrassait de Nawal et il allait s’approprier cet arbre qui était pas un arbre ordinaire et qui avait déjà de petites grenades ocre rose sur ses branches autant que les grains de blé dans un champs… elle a dit mouïma la grand-mère pendant que le halo d’argent de la lune lui faisait une natte de cheveux comme ceux d’une très jeune fille sous son foulard blanc aux parles de turquoise…
-« … Je chante pour les noces… les noces rouges des grenades… » 
A suivre...