Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
Camus l’anarchiste…
Jeudi, 13 novembre 2008
Dans une précédente chronique que j’ai intitulée “ Les mots interdits ” j’ai fait allusion à Camus et à Caligula pour vous causer de ces mots qu’on n’peut plus prononcer aujourd’hui sans que la bonne conscience de ceux qui aiment pas qu’on ait des goûts de “ Partageux ” au moins dans ce pays-ci la ramène et nous assomme… Camus j’y songe souvent et son Caligula a été avec L’homme révoltécomme je vous disais une de mes lectures de mon adolescence… c’était tôt pour lire ça et pour y piger ce qu’il avait voulu faire là mais j’ai des lectures d’avances et d’autres de retard… c’est comme ça…
De Camus et de ses ressentis qui n’sont pas des idées dans l’abstrait mais des expérimentations d’intuitions je n’aime pas à causer d’ordinaire vu le nombre pas croyable de propriétaires de pensées qui l’ont fait aux pattes depuis qu’il a été mourir de bonne heure et moi j’n’ai jamais eu la même vision qu’eux à la sortie de mes lectures vu que Camus ce qui me fait réagir dans ses bouquins c’est la révolte… Evident que c’est pas ce que les liseurs habituels et patentés diplômes et compétences avec médailles vont mettre en avant dans leurs commentaires de lectures leurs conférences leurs colloques leurs… patata patati… et tout le reste… Et pourtant et plus que jamais aujourd’hui où le bon ton veut qu’on n’bouge plus une oreille quand on est scribouillard et qu’on incite pas à la révolte surtout pas alors !… non ! pas question d’inciter… si t’incites t’es mort t’es dangereux t’es un gaucho anarcho une honte quoi… ouais plus que jamais je me disais que Camus quand même aujourd’hui… y’a certains textes qui que… enfin qui sont pas si bonne conscience que ça…
Me promettais à chaque nouvel énervement de ces réactions qu’on a quand la bêtise populacière déborde au-dessus d’la marmite de relire et d’annoter pour notre blog et ses Petites Chroniques cet Homme révolté qu’est toujours à la première place dans mes rayons d’ma bibliothèque toute en bazar c’est ouf… et puis pas le temps pas l’élan enfin vous comprenez… Et voilà que comme toujours quand on est dans la nécessité d’écriture et qu’on y va pas je tombe cette semaine sur un bouquin qui vient de sortir et qui me remet dedans en plein si vous voulez voir vous pigerez aussitôt mon enthousiasme… Ce bouquin c’est Albert Camus et les libertaires ( 1948‑1960 ), écrits rassemblés par lou marin aux Ed. Egrégores. Une mine de mots pour moi qu’ai toujours prétendu que le Camus bien pensant et récupéré comme y faut c’était une vaste foutaise ! Ouaouf ! ouaouf !
Vous ferai pas un résumé de ce livre vous inquiétez pas pour la raison qu’il convient de le lire en entier si on veut avoir de Camus une autre idée que m’avait déjà bien esquissée mon ami Jean Pélégri quand il m’en parlait lui qui le connaissait et qui en était pas ébloui du tout mais plutôt qui avait une vision drôlement critique de celui dont on a fini par faire un mythe sans la plupart du temps avoir lu la part la plus étrange et engagée de son œuvre…
Mais ce qui m’a fait un énorme plaisir vous vous doutez alors que c’est la mode quand on est une vieille anar comme moi de se faire traiter… de n’importe quoi par la populace ( populace et pas peuple attention ! ) réunie pour crier haro sur la bestiole c’est que je n’m’étais pas trompée dans mes impressions d’ado et que si Camus écrivait certains de ses articles dans les canards anars d’aujourd’hui comme il l’a fait à c’t’époque il aurait la bonne conscience la bonne pensée la bonne littérature et les reste qui lui tailleraient une culotte en peau de baudet d’Afrique c’est réglé… Car jugez donc que le Camus des années 35‑50 il ne les écrivait pas n’importe où ses chroniques… vous trouverez ça en détail dans la longue préface à ce bouquin écrite par lou marin: “ Car Albert Camus s’est non seulement engagé dans des journaux anarchistes comme rédacteur et collaborateur permanent, pour Témoins par exemple, mais il a aussi agi : il a, en tant que témoin, défendu des libertaires devant les tribunaux ( … ) ”
Avec Témoins c’est déjà pas mal, mais il collabore également à Défense de l’Homme, Liberté, Le Libertaire, Le Monde libertaire, La Révolution prolétarienne et d’autres qui ne sont pas cités dans ce livre… Cela évidemment je l’ignorais ainsi que le contenu de ses articles qui m’ont dans l’ensemble confortée dans ce que je croyais connaître des idées de Camus et qui est fort dérangeant pour la bonne pensée ordinaire… Alors Camus l’anarchiste ?… Loin de moi l’envie de simplifier car pour de vrai tout être est complexe et lui sans doute encore plus vu qu’il gambergeait pas mal… et c’est de cette complexité qu’on tire le plus intéressant chez les créateurs… Mais voici malgré tout un p’tit extrait d’un des articles qui me touche car il cause de la guerre d’Espagne… sujet qui a pas fini de nous faire du mal à nous autres les anars…
“ Calendrier de la liberté ” Albert Camus in Témoins, n° 5, printemps 1954
“ 19 juillet 1936
Le 19 juillet 1936 a commencé en Espagne la Deuxième Guerre mondiale. Nous commémorons aujourd’hui cet événement. Cette guerre est terminée partout aujourd’hui sauf précisément en Espagne. Le prétexte pour ne pas la terminer est l’obligation de se préparer à la troisième guerre mondiale. Ceci résume la tragédie de l’Espagne républicaine qui s’est vu imposer la guerre civile et étrangère par des chefs militaires rebelles et qui se voit aujourd’hui imposer les mêmes chefs au nom de la guerre étrangère. Pendant quinze années l’une des causes les plus justes qu’on puisse rencontrer dans une vie d’homme s’est trouvée constamment déformée et, à l’occasion, trahie pour les intérêts plus vastes d’un monde livré aux luttes de la puissance. La cause de la République s’est trouvée et se trouve toujours identifiée à celle de la paix et c’est là sans doute sa justification. Par malheur, le monde n’a pas cessé d’être en guerre depuis le 19 juillet 1936 et la République espagnoles en conséquence n’a pas cessé d’être trahie ou cyniquement utilisée.
C’est pourquoi il est peut-être vain de s’adresser comme nous l’avons fait si souvent à l’esprit de justice et de liberté, à la conscience des gouvernements. Un gouvernement, par définition, n’a pas de conscience. Il a, parfois, une politique, et c’est tout. Et peut-être la plus sûre manière de plaider pour la République espagnole n’est-elle plus de dire qu’il est indigne pour une démocratie de tuer une seconde fois ceux qui se sont battus et qui sont morts pour notre liberté à tous. Ce langage est celui de la vérité, il retentit donc dans le désert. La bonne manière sera de dire plutôt que si le maintien de Franco ne se justifie que par la nécessité d’assurer la défense de l’Occident, il n’est justifié par rien. Cette défense de l’Occident, il faut qu’on le sache, perdra ses justifications et ses combattants les meilleurs si elle autorise le maintien d’un régime d’usurpation et de tyrannie. ”
Qu’on m’excuse ce long extrait de l’article qui en réalité dans le bouquin tient pas moins de 14 pages... c’est dire si ce sujet de la guerre civile espagnole il lui tenait à cœur à Camus et si c'était douloureux de s’adresser ainsi à tant d’Espagnols qui subissaient encore et subiront longtemps le joug de la dictature et ses “ assassinats démocratiques… ” Si j’ai fait cette longue citation c’est qu’y a rien qui me déplaît plus que les gens qui extraient d’un texte quelques mots pour leur faire dire ce qu’ils ont jamais dit et aller ainsi dans le sens de leur pensée à eux. J’ai assez lu et relu Camus justement pour connaître ses multiples interrogations qui m’ont souvent paru se poser là où l’action s’imposait pour ne pas avoir envie de lui prêter des opinions qu’il aurait pas eues… pas question de ça… il a été assez récupéré comme ça le bougre…
J’aurais pu juste sortir de ce long article la petite phrase “ Un gouvernement, par définition, n’a pas de conscience. ” ça m’aurait bien suffit pour ma petite chronique de ce jour à moi tant c’est fort de lire ça sous la paluche de Camus… Soit… on est d’accord il s’agit d’un article qui date de 1954 donc peu de temps après la publication de L’Homme révolté en 1951 et avant l’attribution du Prix Nobel en 1957… Mais quand on voit et qu’on lit par ces temps de cours de morale donnés par des imbéciles malfaisants et bornés qui nous ont menés à croupir sous la baguette de ce gouvernement sans conscience… un de plus… et qui se complaisent dans l’autisme le plus féroce vis-à-vis de ce qui les entoure… quand on lit ces paroles de Camus pour qui toute révolte se justifie par la solidarité humaine et qu’elle en est à la fois l’outil et l’accomplissement on se dit qu’aucune parole de philosophe n’est plus moderne et présente au cœur de notre réalité.
Ouais… sauf que Camus qui est mort comme on sait quelques années après avoir écrit ces lignes a eu la chance extra de n’pas connaître nos années actuelles qui sont celles où l’absence de pensée est la plus étincelante qui soit depuis des siècles c’est probable… Pas bouger… pas moufter… pas inciter… pas la ramener sinon hop ! c’est l’interdit qui te tombe dessus et te claquemure pour des temps que t’imagines même pas… Y a probable que les jeunes slameurs rappeurs des banlieues qui n’se laissent pas aller au silence sur tous les fronts et qui osent… encore… ouais encore un peu… Voir le procès qui poursuit les rappeurs du groupe La Rumeur… c’te blague… Et c’est ça le plus insupportable pour des gens comme moi qu’un pays qui a donné naissance à tant de constructions d’utopies différentes et d’élaborations de pensées aussi complexes que contradictoires en soit réduit à de la bouillie télévisuelle et à se corrompre dans de l’insensé…
Vrai que Camus ne se doutait pas qu’on en arriverait là quand il écrivait dans la suite de cet article : “ Les gouvernements du XXe siècle ont une tendance regrettable à croire que l’opinion et les consciences peuvent se gouverner comme les forces du monde physique. Et il est vrai que par les techniques de la propagande ou de la terreur, ils sont arrivés à donner aux opinions et aux consciences une consternante élasticité. Il y a cependant une limite à toutes choses, et particulièrement à la souplesse de l’opinion. ( … ) On a pu faire patienter ces pe
uples, leur faire admettre des compromis de plus en plus graves. Mais une limite est désormais atteinte qu’il faut annoncer clairement, et passée laquelle il ne sera plus possible d’utiliser des consciences libres : il faudra au contraire les combattre elles aussi. ”
Et bien je crois que là Camus il se gourait et qu’il n’y a justement pas de limite à ce que l’humain est en train d’engloutir comme balivernes goulûment et avec une inconscience totale de l’instinct de destruction qu’il met en route chaque jour pour s’anéantir lui les autres et la seule planète où y ait encore un peu de bleu à partager… C’est peut-être même la seule pensée qui reste d'aller ensemble jusqu’au bout de cet anéantissement que même Caligula n’a pas su élaborer et qu’aucun anar voire le plus nihiliste qui ait pu exister n’a mise au point. Alors la révolte aujourd’hui quelle figure elle va prendre si on se décide un soir à ne plus se laisser faire et à marcher la tête fièrement dressée face à notre destinée humaine hein ?… La tête fièrement dressée face à notre soleil vous comprenez… Ouaouf ! ouaouf !