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Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

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Squatt...

Ce texte est un extrait de mon livre Squatt d'encre rouge publié en 2004...           Sakountala ou l’abandon…

        En 1895 Camille Claudel fait don au musée de Châteauroux du plâtre de son groupe sculpté
“ Sakountala ” qui porte aussi le titre de “ l’Abandon ”. Cette œuvre est inspirée d’une légende hindoue. Elle représente la princesse Sakountala reconnue et aimée de nouveau par son époux auquel elle avait été enlevée. Après mille controverses cette sculpture jugée“ immorale ”, et “ non exposée ” est reléguée dans un hangar ouvert aux vents où elle pourrira jusqu’en 1975 parmi les toiles d’araignées.
         A l’époque elle marchait avec souplesse parmi les branches basses des sapins et des mélèzes malgré son petit corps. Ou peut-être était-ce grâce à lui. Grâce à lui elle passait sans se baisser entre les doigts crochus des fougères et les coups de griffes des ronces.
         Il lui était facile de ramasser les mousses sèches sur les troncs couchés. D’entasser les aiguilles de pin et les brindilles dans un sac de jute qui traînait presque par terre.
        Facile aussi de construire la maison du feu avec des éclats d’écorce et de bardeaux entre le cercle des pierres. Une maison à sa hauteur.
        Sans doute imaginait-on au sein de la peuplade où elle vivait qu’elle était née le génie du feu au creux de ses poings noués. Le feu qu’elle entretenait avec passion de ses doigts aussi fins que des allumettes la rendait accessible à toutes les métamorphoses. Sauf celle qui lui aurait permis d’échapper à son emprise diabolique. Il ne l’avait jamais laissé grandir. Alors elle était naine.
          On s’était donc habitué à la nuit tombée à la voir se faufiler d’une demeure l’autre avec des tisons rougeoyants pour allumer les braseros d’argile. Aucun de ceux auprès desquels elle vivait ne songeait à remettre son rôle en question. Ou à allumer le feu lui-même. Car elle seule possédait dans son petit corps l’âme brûlante du feu.
         A l’époque elle avait une place parmi les êtres comme tous ceux que la terre sauvage avait choisis pour intermédiaires entre elle et les créatures. Tous savaient cela et ils l’avaient nommée par son nom. Fille du feu.


        Plus tard lorsque la terre n’a plus été qu’un espace désert sans mousses… sans sapins… sans mélèzes et sans brindilles elle a continué à allumer d’étranges feux dans la maison des solitaires.
         A l’époque elle s’occupait au petit jour des gros poêles de fonte des ateliers de sculpture rue de l’Université. A part les chats qui l’avaient reconnue depuis longtemps il n’y avait personne pour se soucier d’elle. Soudain à la fin de l’hiver une présence farouche lui a rappelé qu’avant elle marchait avec souplesse parmi les branches basses de la forêt. Malgré son petit corps.- Folle tu m’attendais ?
      La première fois que je t’ai vue par l’entrebâillement de la porte de l’atelier tu portais la fourrure noire de la louve. C’est ainsi qu’ils aimaient que tu sois. Souveraine et fascinante. Narquoise tu leur obéissais. Ils ne te regardaient pas. Mais lorsque tu venais tout avait ton odeur. Ils reniflaient ta course brutale et tes mains pétrissant. Ta chaleur chargeait la terre de soubresauts comme après une dernière bataille contre toi-même et contre les bûcherons.
      Un bras relevé au-dessus de son visage. Comment dire d’où et pourquoi sa figure juvénile… presque celle d’une enfant dont la peau de café clair a deux fossettes au coin des lèvres… comment dire d’où elle m’est revenue ?
      Mémoire lointaine… où l’ai-je rencontrée ? Voici un matin de givre sur les linges qui couvrent les corps de terre. Avec des gerçures saignantes. Comme il faisait froid !… Maintenant je sais qu’elle attendait toujours son vieux bouc. Elle qui courait pieds nus frôlant la glaise des rivières. Elle et sa chevelure de feuilles. Elle… Elle ne savait pas que j’étais là. Accroupie dans le renfoncement du poêle géant qu’on n’allumait que quelques minutes avant l’arrivée du modèle. Elle ne pouvait pas me voir. Elle ne pouvait même pas m’imaginer.
      Dès que j’ai entendu le pas pesant du vieux bouc sur le plancher du couloir qui longeait les ateliers je me suis enfuie. Pas plus de bruit qu’un chat de velours. Je ne voulais surtout pas les regarder. Je ne voulais surtout pas qu’ils me regardent. Voici un matin de givre entre les branches.
      Petite âme du feu mes mains à peine sorties des racines mouillées et des écorces te connaissent. En poussant la porte de l’atelier à l’aube émaillée de lait cru je sentais le pelage crissant de la nuit se fendre. Et des gouttes de verre froid se figeaient dans sa fourrure noire.
      Un être de vent avec deux yeux grains de café a jailli de la fissure tiède de la cave où on entassait les bûches et le petit bois. Enfant au crâne lisse… je crois qu’elle n’a jamais eu de cheveux… elle a échappé aux mains mâles qui fabriquent des déesses à la pelle. Au fond de la cave où elle dort il fait bon. Il fait bon au milieu des couvertures et des chats. Une nuit sans doute un chat a effacé les deux gouttes d’eau de ses seins. Elle n’a pas pu grandir.
      C’est moi qui allume les poêles dans les ateliers. L’Ecole est habitée d’une multitude de halls de gare où persiste un froid d’enfance. Les poêles sont des géants placides et bienfaisants. Lorsqu’il gèle les déesses couvertes de linges rouges explosent au creux de la nuit comme des grenades. Du fond de ma cave où je couve mon feu matinal j’aime les entendre se fracasser. Lorsque j’entrerai tout à l’heure à l’intérieur de l’atelier de sculpture du vieux bouc je ramasserai avec joie les morceaux brisés de leur vie éphémère. Petite âme du feu… elles n’avaient dans leur chair ocre fichée sue la sellette qu’un désir frigide. Ses statues à elle n’explosaient jamais. La fourrure noire de la louve les gardait du froid.
      Les ateliers de sculpture sont des espaces strictement réservés aux hommes. La première fois que je suis entrée là ils avaient tout couvert de plâtre et de jaune d’œuf. J’ai du nettoyer ça à quatre pattes et frotter les dalles de pierre de l’atelier à l’aide d’un grattoir. A l’aube de lait caillé laver à grande eau en traînant le seau qui m’arrive à la taille entre les formes lourdes et affaissées sur leur perchoir de bois blanc. Faire bouillir une lessive d’étuve à partir du sol gorgé d’humidité jusqu’aux linges en bourrant le poêle de petit bois. Le feu c’est mon affaire !
       Lorsque la clique des sculpteurs est arrivée avant le vieux bouc ils ont cru à une mauvaise intention des diables de l’enfer. Le poêle dévorait la buée rousse de ses chicots brûlants. Les statues sans bras et sans têtes gémissaient et se fendaient sous la chaleur brutale qui mordait les chiffons glacés. Le feu ça me connaît ! Ensuite j’ai appris à maîtriser mes ardeurs vengeresses.
      Enfant au crâne lisse elle habite la cave où il fait bon parmi les sacs de pommes de pin et les fagots de genêts et de bruyères rapportés de la lande à l’automne. Le voyage en compagnie du vieil homme qui conduit la camionnette afin d’aller chercher les brassées de combustible lui redonne la certitude qu’elle existe pour quelqu’un.
      Elle s’installe sur le siège avant avec autant de plaisir que s’ils ‘agissait d’une carriole tirée par un cheval. Son pull-over trop grand lui dénude les épaules. Elle sait que le vieux va raconter des histoires tout au long de la route. Elle n’attend que ça.
       Ensuite après le chargement des fagots qui lui griffent la figure et les mains elle aura la nuit entière pour courir là où les pierres dressées guettent les faiseuses de sortilèges. Il paraît que les sorcières connaissent les paroles qui font sortir les créatures de l’intérieur des pierres. Les sorcières ne sont pas plus grandes qu’elle.
      C’est dans la lande criblée de bruyères au début de l’automne qu’elle retrouve sa joie. Elle court légère comme les ballets de chauves-souris la brume salée sur ses épaules. Souviens-toi… murmure-t-elle… souviens-toi du temps où tu gardais l’âme du feu au cœur des hommes.
       Au milieu du cercle de pierres dressées elle s’est roulée en boule. Petit animal ivre de lune elle s’est endormie. Demain ils reprendront la route et le vieux lui demandera si les créatures qui habitent les pierres se portent bien. Ensuite il faudra décharger tout ça à côté des ateliers où la clique des sculpteurs couverts de poussière blanche lui jettera un coup d’œil goguenard.
      Quand ils seront partis elle ira s’accroupir dans l’angle du gros poêle parmi les chats et elle leur expliquera que la prochaine sculpture qu’elle va mettre en route portera le nom d’une légende indienne. Un nom qui a deux sens. Un nom dont elle ne parvient pas à se souvenir.
      Et lorsque le gros poêle aura fini de refroidir en craquant de tous ses membres elle se mettra à vider le premier cendrier. Elle dispersera les cendres dans un geste ample au pied des sapins et des mélèzes de sa mémoire.
A suivre...
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